Fondation Maréchal LECLERC de HAUTECLOCQUE

Caravane n° 481 – Éditorial du Président Bruno CUCHE

ÉDITORIAL du Général d’Armée Bruno CUCHE

Président de la Fondation Maréchal LECLERC de HAUTECLOCQUE
Président de l’Association des Anciens Combattants de la 2e D.B

CARAVANE N° 481 – Décembre 2018

« la France aurait elle peur de son ombre ?… »

 

Une fois n’est pas coutume.
Cet éditorial n’évoquera pas spécifiquement la vie de l’association ou celle de la fondation. Il remontera plus loin dans le temps etse propose de commenter la commémoration du centenaire de la grande guerre.
Depuis quatre ans, avec constance et un certain déploiement de moyens, la France commémore donc le centenaire 1914-1918 et il faut bien reconnaître que la « mission du centenaire », créée à cet effet, a conféré à cet événement un certain lustre comme de la grandeur. Elle a fait preuve d’imagination et pris d’heureuses initiatives. Globalement, malgré quelques approximations (1), force est de constater que l’exercice a été réussi et que la « mission du centenaire » a parfaitement rempli la mission qui lui a été confiée.
Et pourtant… pourtant à regarder de plus près l’ensemble des célébrations comme à lire avec attention quelques déclarations officielles, certains sont en droit de s’interroger, à la suite de quelques chroniqueurs ou analystes (2) dont cet éditorial s’inspire largement.
Commençons par ce message lancinant répété à satiété présentant avant tout cette « grande guerre » comme « une boucherie » (3), un massacre, voire même pour certains une guerre ou un sacrifice inutiles. Certes, personne ne peut rester insensible devant cette hécatombe (-1,5 millions de morts et plus de 4 millions de blessés ! -). Chacun d’entre nous d’ailleurs compte dans sa famille au moins une victime et les monuments aux morts de nos communes sont aussi bien là pour le rappeler.
Mais ne ferait – on pas oeuvre plus utile, au lieu de marteler ce message noir et orienté, en soulignant devant les jeunes élèves l’héroïsme, le patriotisme, l’esprit de sacrifice, le courage, la discipline, la fraternité d’armes, ou encore l’abnégation de nos « POILUS » et de leurs chefs (4) qui les conduisirent à la victoire. C’est malheureusement là encore que le bas blesse car certains propos veulent cantonner le « POILU », l’emblème de cette guerre cruelle, dans son rôle de victime (5). Plus insidieux encore, certains se sont complus à bien séparer « LE POILU » de ses chefs, faisant de ces derniers les responsables uniques des tueries alors qu’ils partageaient le même sort dans la boue des tranchées et sortaient à leur tête à l’assaut.
On a même pu lire ici ou là que « LE POILU » n’était pas vraiment un soldat mais un simple civil en uniforme. Une telle affirmation nie abruptement le principe même du service militaire. Il faut vraiment n’avoir jamais porté l’uniforme pour écrire une telle déclaration ! l’uniforme n’est pas un déguisement, encore moins un accoutrement ni même un vêtement de travail. L’uniforme est un symbole fort et inégalable. Il représente, pour celui qui le revêt, le privilège exorbitant de se voir confier les armes de la France pour la défendre et pour la victoire. .
La victoire justement mérite qu’on s’y arrête un moment. Devait elle être mise sous l’éteignoir comme certaines consignes données semblaient l’indiquer ? Dans les spectaculaires cérémonies du 11 novembre 2018 elle devait s’effacer devant cette « mythique » réconciliation franco allemande. Dans le même ordre d’idées « l’uniforme » devait se faire discret. Cela mérite quelque développement. Vouloir célébrer un siècle de réconciliation franco-allemande un 11 novembre relève sinon de l’erreur historique au moins d’un curieux paradoxe lorsqu’on se réfère aux événements tragiques qui survinrent à peine vingt ans plus tard ? Vouloir effacer la victoire, sous prétexte de ne pas froisser nos voisins allemands peut laisser perplexe. (Il est vrai que la France, il y a quelques années, a préféré participer aux commémorations de la défaite de Trafalgar plutôt que de célébrer avec faste et fierté la victoire d’Austerlitz !…). Poussons plus loin l’analyse et revenons sur la réconciliation franco-allemande. Il nous faut bien affirmer qu’elle a bien eu lieu il y a déjà bien longtemps et que ces répétitions dans le temps ne représentent que de bien pâles imitations fortement médiatisées de ce geste inouï et improbable qu’ont prononcé deux grands hommes d’état qui savaient ce qu’était la guerre (!), le général de GAULLE et le chancelier ADENAUER. Aux caméras et à la foule, le général de GAULLE avait préféré la discrétion et la modestie d’une résidence privée d’un petit village de la Haute Marne.

Ainsi la victoire est à la fois terrible et empreinte de grandeur. La victoire est souvent tragique mais toujours glorieuse.
La victoire méritait un meilleur sort dans ces commémorations…
Si les peuples ont célébré la paix retrouvée en 1918, ils ne l’ont pas fait avec le même enthousiasme dans
le camp des vainqueurs et celui des vaincus…
Plutôt que de continuer à aborder d’autres thèmes de réflexion qui mériteraient sans doute aussi un examen critique attentif, interrogeons-nous plutôt sur le rôle déterminant de l’histoire. L’histoire mérite mieux que la confusion des genres dans laquelle on mêle hâtivement des préoccupations politiciennes et l’hommage sincère rendu aux poilus et aux chefs qui les ont conduits à la victoire. L’histoire est une science trop précieuse qui a pour but, parmi d’autres, de forger un sentiment d’appartenance nationale. Aussi vouloir l’accaparer à son profit, l’instrumentaliser, la déformer, la simplifier ou simplement la « décontextualiser » sont autant d’erreurs souvent répétées qui ne profitent à personne (7).
En ce qui nous concerne, nous entrons en 2019 dans une année du 75ème anniversaire qui vit la 2e DB de LECLERC débarquer en Normandie en août 1944 et libérer Strasbourg en novembre de la même année.
Commémorons avec fierté, dignité, objectivité, sans triomphalisme excessif, cette page glorieuse
de l’histoire de France qui ne peut souffrir aucune polémique ni aucune récupération.
Célébrez cette
victoire – vous les Anciens (8) – sans fausse honte.
Restez fiers de l’uniforme que vous avez porté et des sacrifices auxquels vous avez consenti.
C’est bien grâce à vous que la véritable réconciliation franco allemande a pu aboutir et dure toujours tandis que l’Europe vit en paix.

Général d’Armée Bruno CUCHE
Président de la Fondation Maréchal LECLERC de HAUTECLOCQUE,
Président de l’Association des Anciens Combattants de la 2e D.B.

(1) La cavalcade débridée de certains jeunes au milieu des tombes du cimetière de Douaumont ou Craonne, où l’on a préféré interpréter le chant des mutins plutôt que « Sambre et Meuse » ou « la Madelon »….
(2) Parmi lesquels Luc FERRY, les généraux BOSSER et DARY, le colonel GOYA ou Mathieu BOCK-CÔTÉ.
(3) Le conflit est désormais réduit à une seule entrée thématique, celle du carnage…. des mutineries… de l’horreur des blessures de guerre » (B. Lefebvre).
(4) « ils ont grandi l’histoire de la France » (G. CLEMENCEAU)
(5) « les morts pour la France nous apparaissent aujourd’hui d’avantage comme des victimes que comme des héros ». (Luc FERRY)
(6) « les pages glorieuses de l’histoire nationale sont gommées, avec l’effacement de la victoire française… ». (Mathieu BOCK-COTE)
(7) « tordre l’histoire ou la faire passer sous les fourches caudines à arrière pensée idéologique ». (G. TABARD)
(8) « ceux qui ont résisté au nazisme… n’étaient pas des «pré soixante huitards », une culotte courte, mais des patriotes ombrageux que notre époque accablerait d’injures… » (Mathieu BOCK-COTE).

CARAVANE N°481 ~ 5